Son oeuvre

Qu’il soit considéré comme le second grand maître de l’Art Nouveau à Paris ou qu’il soit affublé de l’épithète de « maître incontesté d’un baroque 1900 érotique et décadent », Jules Lavirotte va apporter sa touche extrêmement audacieuse à ce mouvement éphémère aussi appelé Modern’ Style.

Jules Lavirotte remarqué dès ses premières créations

C’est au concours Rougevin de 1894 que la créativité de Jules Lavirotte, encore élève aux Beaux-Arts, sera remarquée pour la première fois.

Il fait ses premières armes, d’architecte avec le « château » de Chouat, en Tunisie et signe son premier immeuble parisien 151 rue de Grenelle. L’immeuble de style encore classique, comporte toutefois des éléments de décoration annonciateurs de l’Art nouveau : la porte cochère en chêne avec ses remarquables poignées en bronze en forme de salamandre dessinées de sa main, la fontaine de la cour surmontée d’un crapaud et la grande cheminée qui porte les initiales du propriétaire.

Il mobilise les décorateurs les plus inventifs de l’époque

Dès la création de l’hôtel particulier du 12 rue Sédillot, achevé en 1899, Jules Lavirotte doit son succès à une équipe. L’architecte est entouré du céramiste Alexandre Bigot qui fabrique les incrustations florales, les curieux balustres fuselés en grès rose du premier étage, du sculpteur Léon Binet qui réalise les bas-reliefs floraux et enfin du serrurier Auguste Dondelinger à qui l’on doit les garde-corps des chambres sur rue et les grilles sur cour, très typés Art Nouveau. Ces artistes accompagneront Jules Lavirotte pour la plupart de ses projets ultérieurs.

L’immeuble du 29 Avenue Rapp, chef-d’œuvre de Jules Lavirotte

L’édifice du 29 avenue Rapp, construit en 1900-1901, est conçu pour mettre en valeur les céramiques produites par Alexandre Bigot, auquel Jules Lavirotte s’est associé. Il va revêtir la façade de céramique comme personne ne l’avait fait avant lui, et en décliner toutes les possibilités, en termes de couleur, de format, de dessin, et d’inventivité dans les représentations, y compris symboliques.

Lavirotte a clairement voulu exprimer des symboles accrocheurs : l’Amour, figuré au dessus de l’entrée, par deux nus dont l’un aguiche les passants ; la Beauté par le buste de femme à l’étole de renard, expression de lascivité. Partout la sexualité est omniprésente : la partie centrale de la porte cochère est un phallus décalotté, surmonté des deux testicules, et le lézard sur la poignée signifierait pénis en argot ; sexe féminin sur les trois plates-bandes du rez-de–chaussée et sur les balustres du balcon du 2eme étage ; pénétrations sur les clés des linteaux des fenêtres du rez-de-chaussée et du 5eme étage. Quant au plan du vestibule au rez-de-chaussée, c’est encore un sexe masculin.

Cette propension à l’érotisme, suggéré ou affiché, n’est pas propre à Lavirotte mais à ces années là. On trouve également de nombreuses représentations phalliques dans l’œuvre d’Hector Guimard. Ce goût pour la nature et l’érotisme n’est pas sans rappeler le mouvement poétique Naturiste.

Lors de l’exposition Universelle de 1900, Jules Lavirotte obtient une médaille d’or pour des ornements en grès flammé qu’il présente sur le stand de Bigot. En 1901, la façade du 29 avenue Rapp est primée au concours des façades de la ville Paris. Le jury note «  que c’est le premier exemple d’utilisation de la céramique pour la construction courante (…) et sur une aussi grande échelle ». Jules Lavirotte usera encore abondamment de la céramique sur plusieurs autres projets, en particulier pour le « Ceramic Hotel », 34 avenue de Wagram dont la façade est entièrement recouverte de grès flammé et de briques émaillées de Bigot.

Une conception à la pointe de la modernité

L’immeuble 3 Square Rapp, terminé au printemps 1900, n’est pas seulement moderne extérieurement. Il intègre de nombreuses techniques innovantes : chauffage central au charbon, ascenseur hydraulique, remise à bicyclettes.

L’étonnant escalier de service est entièrement métallique et composé de marches en verre brut pour diffuser la lumière. C’est aussi la première utilisation du système Cottancin comprenant un mur porteur double constitué, côté extérieur par des briques armées par des tiges d’acier qui les traversent verticalement et, côté intérieur, une contrecloison en briques emprisonnant une lame d’air qui isole thermiquement le bâtiment.

Le plancher en ciment armé qui supporte la terrasse, très rare à l’époque, anticipe le « toit-jardin » revendiqué vingt ans plus tard par Le Corbusier.

Des bâtiments publics moins extravagants, mais toujours audacieux

D’abord protagoniste majeur de l’Art Nouveau, Jules Lavirotte intègre ensuite le changement d’époque et de style pour devenir un talentueux concepteur d’édifices publics. Les plus remarquables sont :

La buvette des Sources des eaux minérales du Châtelet, à Evian, point majeur d’un complexe thermal, dans un style Art nouveau tardif, inauguré en 1910, l’Hôtel des Postes de Macon, gagné sur concours, de style éclectique par sa dissymétrie et ses variations, neuf salles de cinéma construites à Paris après la Première Guerre mondiale, dont deux sont aujourd’hui intégrées au « Lyon-Palace », 12 rue de Lyon et au « Pathé-Wepler », place de Clichy.

Un vaste ensemble, constituant l’orphelinat départemental mixte à Vitry sur Seine, au sein de 30 hectares de parc. Jules Lavirotte conçoit ce projet d’une ampleur inédite en France dans un style s’apparentant à l’Art Déco.

Jules Lavirotte, maître de l’Art Nouveau des années 1900

Le mouvement Art Nouveau, chant du cygne de l’ornement, fut très court (1895-1905) avec quelques prolongements jusqu’à la première guerre mondiale. Au sein de cette tendance moderniste de l’architecture européenne, plusieurs style ont coexisté : curviligne et floral dont les représentant majeurs sont Victor Horta et Hector Guimard ; ou rectiligne avec Rennie Mackintosh et Hoffmann. Avec son usage débridé de la céramique au 29 avenue Rapp, Jules Lavirotte adepte du premier style fut un précurseur et inspira d’autres confrères parisiens et non des moindres Klein pour la rue Claude-Chahu, Autant pour la rue d’Abbeville et, même Sauvage, pour la rue Vavin. Mais ses audaces zoomorphes et érotiques sont inégalées à Paris.

Dès les années 20, l’Art Nouveau a été décrié avec l’arrivée sur le devant de la scène des architectes du « mouvement moderne » tels Le Corbusier et André Lurçat, qui menaient de front œuvres frappantes et discours idéologiques.

Mais Jules Lavirotte reste emblématique d’un genre d’immeubles curviligne, sensuel et symbolique dont Salvator Dali, catalan comme Gaudi, était friand. Il émit, à propos de ces édifices, un de ses jugements les plus imagés dans un article célèbre dont le titre évocateur est « La beauté terrifiante et comestible de l’architecture Art nouveau ». L’histoire a tranché et la plupart des œuvres parisiennes sont inscrites à l’inventaire des monuments historiques. Elles sont bien entretenues et font partie de notre patrimoine.